Une lettre inédite de Denis Roche à Bernard Noël

Une lettre inédite de

Denis Roche à Bernard Noël

     Du lien entre Bernard Noël et Denis Roche, l’histoire littéraire retiendra que le premier – alors directeur de la collection Textes/Flammarion – fit paraître en 1978 un livre mêlant textes expérimentaux et photos du second. Bernard Noël souhaitait publier Denis Roche : celui-ci, n’ayant qu’une quarantaine de pages à lui remettre, eut l’idée d’y joindre autant d’autoportraits photographiques avec sa compagne Françoise pour en faire un volume plus étoffé. Ainsi naquit Notre antéfixe. L’ouvrage devint une référence parce qu’il traitait la photographie sur le même plan que l’écriture, ce qui était inédit.

      En 1975, Denis Roche avait choisi son ami Bernard Noël pour l’interroger lors d’une émission de France Culture, Poésie ininterrompue. À la déjà célèbre phrase provocatrice du Mécrit de Denis « La poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas », Bernard rétorquait alors : « La poésie est intolérable, hélas, elle existe ! ».

      Entre les deux hommes, il y eut donc des rencontres, des repas et cette grande complicité intellectuelle dont témoigne la correspondance inédite ci-dessous, lettre affectueuse de l’écrivain-photographe à son « vieux comparse des milieux poétiques » :

Denis Roche à Bernard Noël - 30 octobre 1986

Transcription de la lettre


Quelques précisions …


L’antéfixe mérovingienne

      De ce qu’est une antéfixe, Denis Roche donnait cette définition : « Antéfixe. Ornement de sculpture, ordinairement en terre cuite, qui décorait le bord des toits. Sans doute d’invention étrusque, les antéfixes masquaient l’ouverture des tuiles rondes, mais devinrent rapidement de véritables statues à l’image et à la taille des hommes et des femmes du temps. »

      Il ajoutait que, transposée dans son activité d’écrivain, « l’antéfixe se résumait à une accumulation de lignes sans rapport les unes avec les autres, qui devaient, sur une longueur d’au moins une dizaine de pages […] figurer le mode de vie et l’existence même d’un individu ou d’un couple […]. Le texte était fait de tous les résidus écrits qu’on peut trouver chez une personne, dans sa maison, dans ses tiroirs, dans ses livres, dans ses écrits, dans les correspondances, dans les factures, etc. […] Une configuration de vie s’élevait peu à peu, comme une sculpture, toute droite de page en page, selon le principe d’un dépôt progressif de savoir et de technique ».

      L’« antéfixe mérovingienne » dont il est ici question renvoie vraisemblablement à l’une de celles qui ornent la basilique de la ville de Saint-Denis, où résidait alors Bernard Noël, et dont il aura, comme un clin d’œil, envoyé une reproduction à Denis Roche.

© UASD / M. Wyss.


La “Résidence Basilique”

     En juillet 1986, le Conseil Général de la Seine Saint-Denis (93) invite Bernard Noël à résider quelques mois à Saint-Denis. Logé dans un petit studio d’un lieu d’accueil pour personnes âgées (la « Résidence Basilique »), il devra en retour écrire – toute liberté lui étant laissée – une création littéraire en rapport avec sa présence dans ce département.

     Durant cette expérience, Bernard Noël avait initialement conçu le projet d’écrire sur l’usine Thomson à proximité. Il a ensuite dévié vers un second projet, celui d’un roman sur le frottement du passé et du présent. Né en effet du face-à-face architectural, à Saint-Denis, entre la basilique mérovingienne et un quartier alors en réfection, ce roman n’aura connu, a confié Bernard Noël, « qu’[un] premier chapitre ». Cet unique chapitre, intitulé « Les chemins de Montmartre à Saint-Denis », a été publié dans l’ouvrage collectif Flâner en France, sur les pas de dix-huit écrivains d’aujourd’hui, paru en 1987 aux éditions Christian Pirot.


Préface au livre Le Nu, collection « Photo poche »

(extrait)

     La beauté n’est pas dans les choses, elle est dans nos yeux. La photographie aurait dû nous l’apprendre depuis longtemps car voilà passé le milieu de son deuxième siècle, mais nous continuons à y confondre l’objet et le sujet par l’entraînement d’une illusion bien plus ancienne. Le sujet, toujours, c’est l’auteur : le regard de l’auteur sur un objet. Et cela suffit à inverser la position de l’image, qui ne peut pas être une simple vue, dès lors qu’on aperçoit dans sa prise un acte qu’elle répète à l’infini. Cet acte, la photo le couvre et le découvre dans un tremblé qui contient à la fois le mouvement du temps, la circulation du temps et le départ de la pensée.

     Il vaut mieux, quand on regarde un nu photographique, commencer par préciser cette situation puisque le nu porte à son comble l’ambiguïté du sujet. D’ailleurs, ce nu, comment l’atteindre ? Il présente une totalité que, d’ordinaire, nous connaissons par un détail, et c’en est trop tout à coup de voir un corps quand le visage suffit comme étiquette. Le corps perturbe la relation par un excès de présence, mais qui bientôt s’efface dans l’anonyme. La nudité photographique établit une distance dans laquelle le corps devient une figure ou un signe, et ce processus met un voile là même où il n’en reste plus aucun. Ainsi dévêtir un corps ne suffit pas, toujours quelque chose l’habille, qui tient à la posture, à l’environnement, à la lumière – à moins que la photographie ne soit une espèce de vêtement dernier, superposant la peau à sa peau aérienne. L’auteur, bien sûr, a voulu saisir la nudité, mais la nudité se cache sous le nu, et elle nous échappe en lui dans l’appel même qu’elle ne cesse de nous lancer à travers lui.. Cet appel est également celui que le photographe s’adresse à lui-même en s’y trompant : le nu habille son regard…


Le livre non fait avec Denis Roche

(Extrait d’un entretien de Bernard Noël avec Anne-Lise Broyer)

      « J’avais signé un contrat avec Denis pour un livre qui devait s’appeler L’Expérience extérieure et je tenais beaucoup à la fois à ce titre et à l’expérience qui est derrière. Bizarrement, ce livre, je l’avais mentalement composé mais il n’a jamais existé, pas même sur papier. Il était composé d’un certain nombre de textes. J’ai cru écrire le dernier que j’ajouterais à cet ensemble – il concernait, je crois, un peintre. Or quand j’ai terminé ce texte, mon livre n’existait plus… Mais, en même temps, je ne l’avais jamais matérialisé ! À ce moment-là, P.O.L m’ayant demandé de lui donner un ensemble de textes que j’avais écrits sur des peintres, j’avais eu l’impression d’avoir un chantier considérable et qu’il me tombait sur la tête !

      Le Journal du regard est un faux journal : c’est un prélèvement de phrases à l’intérieur de textes qui avaient été écrits dans les dix années précédentes, avec des passages rédigés exprès pour ce Journal. C’était une façon d’en finir avec mon « chantier ». Donc quand j’ai publié ce livre et Onze romans d’œil chez P.O.L, je n’avais plus rien à donner à Denis ! C’est ce que je lui ai dit et je lui ai remboursé son avance…

      C’est étrange : le lien est négatif mais il reste comme une espèce de trou dans ma vie parce que j’aurais beaucoup aimé publier cette Expérience extérieure, et en plus chez Denis… »

25 mai 2016


Le site de ressources sur Bernard Noël : http://atelier-bernardnoel.com/

L’entretien de Denis Roche avec Bernard Noël pour Poésie ininterrompue

 

Que toutes celles et ceux qui ont permis la mise en ligne de cette lettre inédite soient ici remercié-es, en premier lieu Bernard Noël,  bien sûr, – pour son accord et ses explications -, mais également Nicole Burle-Martellotto – férue de Bernard Noël et avec qui a été constitué l’appareil critique -, Anne-Lise Broyer – pour son aimable autorisation – et Bertrand Verdier.


Une réflexion sur “Une lettre inédite de Denis Roche à Bernard Noël

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